Se relever après une épreuve (Octobre 2016)

Biographie par Claire Aubé

On peut rencontrer obstacle après obstacle sur son chemin et sans se décourager, imaginer technique sur technique pour les surmonter. Parce qu’il ne voulait pas que sa vie soit définie par l’accident qui lui a coûté la vue à l’âge de six ans, c’est la stratégie qu’a adoptée Didier. S’il trouve un mur devant lui, il le contourne, le saute, creuse un tunnel pour passer de l’autre côté. Il a ainsi développé une créativité infinie qui lui a permis non seulement de dépasser cette épreuve, mais aussi de mener une vie riche et active.

L’hiver, Didier adore dévaler les pistes. Sensations de glisse parfaites, chuintement de la poudreuse sur les skis, impression de liberté totale, pour une fois, il peut oublier le handicap, troquer la canne blanche contre les bâtons, grâce à la technique de guidage de l’association Blind Challenge qu’il a rencontrée avec son ami Jean-Pierre. Celui-ci lui suggère un itinéraire : « Droite, droite, gauche, gauche », « libre », ce qui signifie que le skieur peut s’en donner à cœur joie sans rien craindre. Un jour, au bout de trois minutes de silence total, Didier s’inquiète tout un coup : « Si ça se trouve, mon guide est tombé ! » Il freine brutalement. Jean-Pierre le rejoint aussitôt et le rassure. Il était bien présent, attentif, mais désireux de laisser à Didier tout l’espace dont il avait besoin pour savourer cette descente.

Après un accident qui m’a rendu aveugle, j’ai transformé mes limites en force

Plus jeune, celui-ci s’est souvent retrouvé confronté à d’autres qui voulaient faire pour lui, qui savaient mieux que lui ce dont il avait besoin sous prétexte qu’il ne voyait pas. C’est au restaurant, un serveur qui lui lit le menu, expurgeant de la carte ce qui lui semble trop cher. « Ne vous inquiétez pas, je vais vous payer, je ne vais pas vous demander la charité », doit lui préciser Didier. Petite piqûre qui réitérée devient supplice. Rapidement, il a compris que si certains traînaient des casseroles, lui avait carrément « une batterie de cuisine collée aux fesses ». A commencer par cet accident dont son frère est responsable, générant angoisse et culpabilité sur toute la famille. Mais de nature énergique et volontaire, Didier veut continuer à faire comme tous les garçons de son âge : grimper sur le toit des maisons, pédaler à fond sur les grandes routes, stopper toutes les frappes au foot, se faire remorquer en skate-board par des mobylettes. Son handicap ne l’arrête pas, bien au contraire. « Comme j’étais différent des autres et que je pouvais être diminué, il fallait que j’en fasse deux fois plus », commente-t-il. De quoi donner des cheveux gris à sa mère lorsqu’elle le voit partir avec ses copains du quartier. « Ces sorties l’angoissaient, mais elle a compris qu’elles étaient nécessaires à mon équilibre », explique Didier. D’autres adultes le mettent en garde, lui rabâchent que ce qu’il a envie de faire n’est plus possible. Il ne les écoute pas. « Je refusais les limites que m’imposait le système bienveillant », résume-t-il. Les quelques gamelles mémorables qu’il prend sont loin de freiner son envie d’aventures. Pour suivre ses amis dans leurs explorations, il fixe des bouts de cartons sur la fourche arrière du vélo qui le précède, ce qui lui permet de se repérer au bruit. Pour le foot, il teste une ballon avec grelot : peu concluant. Il a alors l’idée de l’enfermer dans un sac plastique pour mieux l’entendre, y compris dans les airs. La leçon de vie qu’il retire de son enfance est précieuse à l’infini. Ses parents lui ont permis d’apprivoiser son handicap, de se frotter aux difficultés et de trouver ses propres solutions, au lieu de céder à la tentation de la surprotection. « On ne m’a pas dit : « Reste-là et ne bouge plus. On m’a laissé renaître avec mes moyens », estime-t-il.

Cette liberté lui a permis de développer sa confiance en lui, de ne pas considérer que certaines portes lui demeureraient closes à cause de son handicap. Il n’est jamais aussi bon que lorsqu’il y a des difficultés à surmonter, au point d’avoir besoin de défis pour exister pleinement. Au cours de son parcours scolaire, il se spécialise en informatique. Un jour, il rencontre une professeur de l’Ecole Centrale de Paris. « Didier, je pense que tu as le profil pour faire cette école, lui dit-elle. Le seul problème, c’est que les handicapés visuels n’ont pas accès au concours. » « ça me motive, ce que tu me dis là », répond-il, alléché par l’idée de casser les codes et de créer un précédent. Quelques semaines plus tard, elle le rappelle avec une apparente bonne nouvelle : le concours s’est ouvert aux handicapés visuels. Aussitôt Didier perd tout intérêt et ne s’y présente pas…

A 23 ans, il se retrouve sur le marché du travail, en quête d’un poste. Il envoie des cv avec pour titre « Didier Roche, aveugle ». « Je crois même que le mot « aveugle » était plus gros que mon nom, se remémore-t-il. J’espérais secrètement qu’aucune entreprise ne me réponde et que je sois obligé de me lancer à mon compte. » Le salariat lui apparaît comme une cage dorée dans laquelle il ne pourrait qu’étouffer.

Son vœu est exaucé. N’ayant aucune nouvelles de ses candidatures, il crée sa première entreprise, Itack, une société de vente de biens et de services à destination de personnes aveugles. Il s’attaque à un monopole associatif; tout le monde lui prédit une déroute en moins d’un an. Il y investit ses économies, 10000 francs à l’époque et s’associe avec six autres personnes, prêt pour une aventure collective. Sa créativité s’exprime tous azimuts. Il met en place le marketing direct sur ce secteur jusqu’alors complètement négligé, créé le premier site d’achats en ligne, fait connaître la société grâce à des publicités qui utilisent l’humour et la provocation pour parler de handicap. Le succès est immédiat. Le jeune homme ne s’arrête pas là. Avec son ami Hammou il monte une formation à l’euro pour des déficients visuels. Co-fondateur d’une radio, puis d’Ethik Investment Group, une entreprise d’innovation sociale connue notamment pour les restaurants et spas « Dans Le Noir ? », Didier déborde d’idées. Comme le petit garçon qu’il était, il invente sans cesse des moyens de contourner les obstacles pour que ceux qui, comme lui, ont un handicap, puissent vivre leur vie. Certaines initiatives comme les dîners dans le noir permettent de dépasser le clivage voyants-non voyants. La « batterie de cuisine » dont il avait conscience ne l’a pas assommé. « J’ai réussi à faire un bon menu grâce à elle, et même à la transformer en avantage », estime-t-il.

Certains de ses proches le taquinent sur son hyperactivité et sa propension à ne jamais refuser un challenge. « On te dirait de gravir l’Everest, tu le ferais ! », lui disent-ils. « Pourquoi ne pas y réfléchir ? » leur répond-il. Imaginer des solutions est un réflexe. Au point qu’un de ses amis qui lui exposait ses difficultés et à qui il fournissait des pistes a fini par s’emporter : « Mais si tu me résous tous mes problèmes, j’aurais quoi pour vivre ? »

En réalité, cette volonté de réussir qui le fait travailler parfois quinze heures par jour, sept jours sur sept trouve ses racines dans une crainte sourde. Didier a la hantise de tomber dans un « statut » de handicapé au confort mortifère. « Tout le danger est là. Ce dû qui viendrait du handicap, cette légitimité dans le malheur, quand toutes les difficultés deviennent de la faute de l’accident et que l’on finit par ne plus rien faire », souligne-t-il. C’est bien pour éviter ce piège qu’il déploie toute cette énergie. Un peu comme lorsqu’il était enfant et qu’il était le plus casse-cou de sa bande. Il n’hésite pas à bousculer les autres à ce sujet, comme ce jour où, prenant le métro accompagné d’une amie non voyante, il sort une pièce pour un homme qui fait la mendicité dans la rame. « Tu donnes, toi ? », l’interpelle son amie. « Oui, pourquoi pas ? » s’étonne-t-il. « Moi je ne donne jamais » assène-t-elle. « Pourtant, tu vis avec l’allocation d’adulte handicapé, c’est une charité nationale organisée par l’Etat ! » réplique-t-il, volontairement provocateur.

Cette inquiétude a longtemps été l’ombre secrète de sa réussite, le moteur caché de son énergie. Elle se dissipe peu à peu au fur et à mesure des années et des accomplissements. La fierté témoignée par sa famille devant son parcours l’apaise. Un jour, il passe dans une émission de télévision pour parler de ses multiples activités. Valentin, son fils aîné revient tout content du collège. « Une copine t’a vu à la télé, elle m’a dit : « Il est « ouf » ton père, tout ce qu’il fait, il est « ouf » ! » », raconte son jeune garçon. « Ce soir-là, j’ai eu deux heures de bonheur, je me suis couché et j’ai vraiment bien dormi », sourit Didier. Une autre fois, lors d’un dîner, il entend une amie de sa femme s’exclamer : « Nos maris ne font pas le quart de ce que fait le tien ! » Son soulagement est intense.

Pour autant, Didier n’est pas exempt de moments de fatigue ou de découragement. Tout simplement parce que quoi qu’il fasse, quels que soient les efforts qu’il déploie, le handicap ne disparaît jamais. Impossible de dire : « pouce, stop, on arrête de jouer. » Chaque matin, il faut se lever, affronter un environnement dont on ne peut pas dire qu’il soit adapté, se confronter au regard des autres. « Il y a des journées où j’ai à peine fait vingt mètres dehors que je me suis déjà pris une poubelle, puis c’est un camion, je glisse sur une merde de chien… parfois, je m’assieds à mon bureau, j’ai juste besoin de dix minutes pour reprendre mon souffle avant d’attaquer la journée », raconte-t-il. Et puis, au-delà de cette lutte quotidienne, il y a ces situations dont le handicap vous prive, blessures dont on ne guérit pas. Didier est aussi ce jeune papa qui rentrant chez lui, est accueilli par son fils âgé de deux ans et son épouse souriante, et qui ne pourra jamais voir cette scène harmonieuse. Ce même papa affectueux qui, un jour, bouscule par mégarde son enfant. Celui-ci bascule en arrière, se fait mal, et, pendant un temps, le fuit par peur de revivre cet épisode. Devenu ado, son fils avoue un peu honteusement à son père qu’il préfère ne pas être son guide lorsqu’ils skient par peur de le voir chuter, alors même que ce dernier s’est entraîné pendant des heures pour pouvoir vivre cette expérience. Maudit spectre de l’accident qui hante encore toute une famille. « Je n’ai pas de résilience pour ces moments-là dans lesquels ma volonté ne peut rien, déclare Didier. Le handicap est une plaie béante et j’apprends à vivre avec. »

Mais Didier a conscience que cet accident lui a aussi permis de ne pas prendre une voie qui aurait pu être chaotique. Fils d’ouvrier, grandissant dans un environnement urbain et difficile… « J’aurais sûrement été un voyou des banlieues, avec le caractère et la volonté que j’ai et mon désir de leadership, et parce que mes parents n’auraient pas su m’accompagner vers des études, souligne-t-il. Je ne dis pas que le handicap est une chance, mais à cause de lui, je me suis évité cette vie. » Clin d’oeil à ses origines, Didier intervient parfois dans des lycées dits difficiles. Son parcours fascine les jeunes, attirés comme des aimants par la figure du patron. « Je leur dis : « Vous savez, je suis un peu comme vous, j’ai tout pour en vouloir à la société, il n’y a rien qui est fait pour moi, leur dit-il. Mais plutôt que de creuser le trou dans lequel on aurait tendance à me jeter, j’ai décidé que j’appartenais à cette société, et qu’il fallait que je contribue à la faire évoluer. » Le discours fait mouche. Des professeurs viennent souvent voir Didier en lui témoignant qu’il a ouvert des portes restées jusqu’alors désespérément closes. Il se méfie un peu quand même : pas question de se laisser enfermer dans l’image du « patron handicapé qui a réussi. » « Je dis à mes proches amis : si vous me voyez sur un piédestal, shootez dedans ! » raconte-t-il.

Reste qu’aujourd’hui, il n’aime rien tant que communiquer aux autres son énergie créatrice. Fondateur de l’Union des travailleurs indépendants handicapés, il reçoit souvent des jeunes aspirants entrepreneurs. Il commence systématiquement les entretiens par la même question : « C’est quoi ton rêve ? » Bien souvent, la réponse est d’abord le constat d’un obstacle : « Je n’ai pas d’argent. » Inlassablement, Didier reprend : « Ce n’est pas la question que je t’ai posée : quel est ton rêve ? » En s’appuyant sur les aspirations profondes de ces jeunes, il les aide ensuite à bâtir un projet et une stratégie pérennes.

Son épreuve, Didier l’a surmontée en refusant que le handicap définisse toute son existence, en voulant vivre pleinement. La créativité débordante qu’il a développée pour dépasser les obstacles lui a permis d’accomplir les mille-et-un projets qui lui tenaient à coeur. Aujourd’hui, arriver à transmettre cette énergie, montrer que tout est possible et ouvert, handicap ou non, est pour lui une joie et un moteur puissant. « Plutôt que de viser à être plus fortuné, plus grand, plus puissant, si tu mets ton ego au service des autres pour les faire grandir et les faire évoluer, alors c’est jubilatoire. Pour moi, c’est la clé du bonheur », conclut-il.