Livre – Réussites françaises – chapitre 21 (juin 2018)

DIDIER ROCHE, DANS LE NOIR :

« JE NE SUIS PAS UN SELF-MADE-MAN »

 

Serial entrepreneur, business Angel, conférencier, président fondateur de H’up Entrepreneurs (anciennement l’Union professionnelle des travailleurs indépendants handicapés – UPTIH)… Faire le portrait de Didier Roche est un défi tant l’homme multiplie les projets. Associé fondateur du groupe des restaurants, SPA et boutiques « Dans Le Noir ? », cet homme surprenant contribue à faire découvrir de nouvelles sensations aux personnes voyantes en les plongeant dans son univers : celui de l’invisible où ni les gens ni les choses ne peuvent se cacher de nous ; pas d’artifices visuels pour tromper l’essentiel. Et si, pour mieux voir le monde, il suffisait simplement de fermer les yeux ?

 

Ce qui me motive, c’est donner vie à des idées qui me portent et prendre le contre-pied de ce qui se fait et ce qui se pense. Par exemple, pour les projets estampillés « Dans Le Noir ? », je savais que ça allait marcher car c’était à contre-pied de la restauration et de l’univers du bien-être, où l’on montre souvent de belles photos avec des jolies cabines et des jolies filles… J’ai pris le contre-pied pour revenir à l’essence même du sujet : ce qu’on mange et le massage. 

 

Et quand on l’accuse de se servir du handicap comme d’un étendard marketing, Didier éclate de rire en se rappelant ses débuts d’entrepreneur, quand on lui expliquait qu’un handicapé visuel avait plus d’avenir comme standardiste que comme chef d’entreprise… sans oublier les experts de chaque secteur qui ont tout fait pour l’éloigner de leur chasse gardée.

 

Quand j’ai commencé à étudier la possibilité d’ouvrir des spas « Dans Le Noir ? », les professionnels du luxe m’ont expliqué que le handicap dans le luxe, ce n’était pas glamour. Je me suis dit que j’allais leur prouver qu’ils avaient tort et qu’ils allaient venir me chercher. Et dix ans plus tard, c’est exactement ce qui se produit ! 

Il ne s’agit pas de faire l’apologie du handicap, ça n’aurait pas grand sens. Mais on peut simplement mettre en valeur et exploiter les compétences les plus pertinentes sur certains sujets. Par exemple, dans un spa, les plus efficaces sont les aveugles ! Ils ne communiquent pas visuellement mais ils communiquent par le toucher et c’est un sens beaucoup plus prégnant puisque la peau est le plus grand de nos organes. 

 

L’amour des émotions

 

Bien qu’il soit passionné par ses activités, Didier Roche n’est pas un interlocuteur facile quand on l’interroge sur ses entreprises, car les détails de l’activité ne sont pas vraiment ce qui compte pour lui. Quel que soit le sujet, il ramène tout à l’expérience humaine et à l’envie d’agir, en s’appuyant sur un triptyque composé d’actions, d’émotions et de sentiments.

 

Dire que le cœur a ses raisons que la raison ignore est une vaste foutaise. Quand on est dans l’action, on crée des émotions donc on crée des sentiments. C’est exactement comme une histoire d’amour ! Quand on imagine un moment, on a déjà des émotions. Puis on vit ce moment, et on a de nouveau des émotions. Et enfin on s’en souvient, et on a encore des émotions. Ces émotions créent un sentiment, et c’est ce qui donne envie de recommencer. 

C’est pareil pour le business : agir crée des émotions et des sentiments, donc on veut continuer et recommencer. On bâtit ses projets dans le rêve, puis dans l’action, et ensuite dans l’envie de recommencer. Plus on rêve et plus on veut agir. Plus on agit et plus on rêve et plus on aime. Je manage beaucoup par l’émotion. On fait rêver, on donne envie d’agir et ça donne envie de recommencer ! 

 

Mais il faut l’admettre, l’amour du risque et l’assurance de vivre à fond ne sont pas forcément quelque chose d’inné, il faut un terreau favorable et un déclencheur positif.

 

Malgré ma cécité, j’ai eu la chance d’avoir des parents qui ne m’ont pas étouffé. Ma mère m’a toujours laissé vivre comme les autres et c’est quelque chose qui m’a donné beaucoup d’autonomie. Après, la différence n’est pas toujours quelque chose de bien accepté, donc j’ai été la victime des autres enfants, ce qui fait que j’ai appris à me défendre. Il fallait être créatif pour vivre avec les autres enfants et se faire respecter ! Mais la patience et la volonté se forgent dans la difficulté. 

 

Entreprendre devient alors un objectif en soi, avec la soif de réussir chevillée au corps. Un désir constant du regard des autres, qui peut sembler paradoxal quand on est non-voyant, mais qui pousse à se dépasser chaque jour.

 

Quand on est différent, l’envie d’exister, ça devient presque une maladie. J’ai toujours eu à cœur de faire en sorte que mes proches soient fiers de moi, car j’avais envie qu’on me regarde au moins autant que les autres, et si possible avec un peu de fierté.

 

Un moteur efficace, puisque Didier Roche créé sa première entreprise à 23 ans, peu après l’obtention de sa maîtrise d’informatique en intelligence artificielle. Comme tous les jeunes diplômés de son âge, il postule à de nombreux emplois, mais trouve souvent porte close.

 

Je postulais partout parce mais je crois que j’ai prié secrètement pour que personne ne me réponde. Comme ça, je n’aurais pas d’autre choix que de créer mon entreprise ! Et finalement, eh bien mes prières furent exaucées : pas une seule réponse… 

 

L’amour des cicatrices

 

L’entreprise Itack voit donc le jour en 1995, avec pour principale activité la vente de produits et services à destination des personnes déficientes visuelles. Dix ans de hauts et de bas, puis une revente en 2004.

 

J’avais décidé de faire de mon handicap une force plutôt que de le traîner comme un boulet. C’était un risque mais si on ne sort pas de sa zone de confort, on ne grandit jamais. Au pire, on se gamelle… Mais je crois que l’Homme a le pouvoir de résurrection en lui : il peut se relever même quand il est à terre. Au plus profond de l’hiver, il existe toujours un invincible printemps. Donc même dans les moments difficiles, il faut s’accrocher car ça va passer ! 

 

Et quand on lui fait remarquer que les grosses chutes laissent parfois des cicatrices, Didier acquiesce.

 

Je pense que de toute façon, je n’aime pas les gens qui n’ont pas de cicatrices, je les trouve fades. Or la cicatrice n’arrive que si vous avez connu des choses. Plus on a d’échecs et plus on grandit ! On se construit dans l’adversité, pas dans le confort. 

 

En ce qui le concerne, les échecs font donc partie du parcours normal de la vie en général et de l’entreprise en particulier. Il ne faut pas en avoir peur, il faut juste en tirer des leçons.

 

Des galères, j’en ai eu plein ! Déjà, à titre personnel, quand on a un handicap, il faut trouver l’équilibre entre son autonomie et sa performance, en particulier son handicap sur des petites choses quotidiennes vis-à-vis de ses collaborateurs. Mais au-delà de ma petite personne, j’ai aussi planté des boîtes. Par exemple, Ethik Event a dû passer par un licenciement collectif en 2006 pour pouvoir rebondir. Or quand vous êtes patron et que vous annoncez une telle chose, ce sont des moments difficiles… J’ai vécu des moments très compliqués entre 2011 et 2013 avec notamment la fermeture du resto « Dans Le Noir ? » de New-York et l’ouverture compliquée du spa « Dans le Noir ? » à Paris.

 

Mais un regard philosophique sur l’échec ne rend pas la pilule plus facile à avaler pour autant.

 

REBONDIR APRÈS L’ÉCHEC, SELON DIDIER ROCHE

 

« Si on entreprend, on réussit des choses, mais on en rate forcément d’autres. Et parfois, la claque est difficile à encaisser. En effet, si la victoire a plusieurs pères l’échec n’en a qu’un. Dans ces moments douloureux, il n’y a pas de secret pour avoir la force de continuer : il faut avoir la foi ! La foi en soi, la foi en ses projets, la foi en ce qui nous entoure… Si on reste propre dans ce que l’on fait, on suscite du soutien et les gens qui nous entourent nous donnent l’envie de continuer.

 

L’autre chose à faire après un échec, c’est de prendre du recul pour changer d’attitude. L’intérêt de l’échec, ce n’est pas de persister malgré la claque, c’est de changer. Si on persiste à faire un peu plus de la même chose, on obtient un peu plus du même résultat. Donc il faut arriver à se regarder soi-même et à regarder les choses pour changer d’attitude et modifier sa façon d’agir.

 

Et si on prend le temps d’analyser les causes de son échec, on se rend compte que prendre des claques vous rend plus humble et vous fait grandir. Le moment n’est jamais agréable à passer mais vous portez ensuite un regard différent sur votre projet et souvent sur la vie, sur la relation aux autres.

 

Enfin, il faut prendre le temps de se ressourcer. Fuyez les gens qui dégainent les bons sentiments pour vous dire qu’ils sont désolés et que la vie est cruelle, entourez-vous plutôt de gens qui sauront vous écouter et vous réconforter. Car il faut refaire le plein d’énergie pour repartir et relancer le mouvement. Quand on est en bas, on n’attire personne autour de soi. On attire les gens quand on est dynamique et porteur, donc il faut se redresser. Et parfois, reprendre le dessus prend un peu plus de temps que prévu. Mais après la pluie vient toujours le beau temps… C’est un cycle et la patience est une vertu. »

 

L’amour des autres

 

Didier Roche ne se repose pas sur ses lauriers. Il créé Handi Consult International pour porter les nouveaux projets qui lui sont confiés et rejoint la 194 mutuelle Intégrance comme chargé de mission auprès de la direction générale (à mi-temps) pour s’occuper du marché de la déficience visuelle.

 

La même année, il crée également la société Ethik Event avec Edouard De Broglie, rejoint peu après par Fabrice Roszczka, et c’est le début de l’aventure estampillée « Dans Le Noir ? », avec l’ouverture de plusieurs restaurants, de spas, de boutiques sensorielles… Le projet se développe rapidement et s’articule aujourd’hui autour de 2 secteurs : d’un côté, la partie grand public avec les restaurants, spas et boutiques « Dans Le Noir ? », et de l’autre côté, Ethik Connection dans le service aux entreprises et la fonction publique. Cette dernière activité se décompose en 3 branches :

 

  • Ethik Event, qui propose de l’évènementiel autour du handicap (ainsi que des évènements utiles et responsables sans rapport avec le handicap) ;

  • Ethik Management, qui accompagne les entreprises dans la gestion des problématiques de ressources humaines dans le champ de la diversité et notamment du handicap ;

  • Ethik Image, qui conçoit des outils audiovisuels de communication autour d’événements de sensibilisation.

Au total, le groupe emploie plus de 300 personnes sur des missions ponctuelles et environ 100 salariés permanents, dont plus de la moitié est handicapée. Une vie d’entrepreneur bien remplie, qui pose une question : comment fait-on pour créer et gérer autant d’entreprises ?

 

Pour avoir plein de boîtes, c’est très simple : je ne fais pas, je fais grandir les autres ! Créer des projets et faire grandir les gens, c’est du bonheur… Donc tout réside dans le management : il faut trouver de bons numéros 2, savoir déléguer et accepter que les choses soient faites différemment de la façon dont on les aurait faites. En général, un bon manager peut gérer une douzaine de personnes. Donc avec 7 entreprises où je délègue l’essentiel, je ne gère que 7 personnes ! 

Gérer une boite, ce n’est pas tout gérer ! Il faut faire ce dans quoi on est bon et déléguer tout ce dans quoi on n’est pas bon et ce qui nous ennuie. 195 Ainsi, il faut repérer les bonnes personnes, les valoriser dans leurs points forts et les faire grandir. Mais je m’entoure de beaucoup de gens, je ne suis pas un self-made-man ! D’ailleurs, un homme ne se fait pas seul, il rencontre des gens et il réussit avec une équipe et un entourage. Je travaille avec certaines personnes depuis 20 ans. 

 

Un regard amusant et amusé sur le sens du leadership et du travail en équipe, qui trouve écho au quotidien par une façon de poser des questions plutôt que d’imposer des décisions.

Je n’ai pas la fierté de l’idée : quand j’ai le sentiment d’avoir la bonne idée, je peux poser des questions pour faire naitre l’idée et l’envie chez l’autre, c’est plus efficace que de lui imposer. Je préfère l’accompagnement d’un ami que la soumission d’un vaincu. En revanche, si le lien se coupe, il ne faut pas persister. 

Une soif d’entreprendre et de transmettre, qui souffre un curieux paradoxe dans la vie d’un homme qui a déjà monté une dizaine de sociétés.

 

Quand je monte un projet, la première chose que je fais, c’est de regarder s’il y a une porte de sortie… Et quand il n’y en a pas, je n’y vais pas ! Si un projet a trop besoin de moi, je n’y vais pas : je veux pouvoir en sortir quand je veux et faire des choses différentes. J’ai envie de pouvoir faire des trucs dingues et je n’ai pas envie de m’arrêter parce qu’un projet dévore toute ma vie. 

 

Et s’agissant de faire des trucs de dingue, Didier Roche s’investit également beaucoup dans le monde associatif. Un domaine dans lequel son palmarès n’est pas moins surprenant que ses états de service comme entrepreneur :

 

  • Cofondateur du projet Eurovision, qui a formé 100 000 personnes aveugles et amblyopes à la monnaie unique lors de la mise en circulation de l’euro ;

  • Fondateur de l’association USV Guinot Cecisport, un club multisport mélangeant les participants handicapés et valides sur la commune de Villejuif ;

  • Cofondateur et président pendant 3 ans de l’association Les Yeux Grands Fermés, qui gère l’attraction du même nom sur le parc du Futuroscope (avec redistribution des excédents à des causes humanitaires) ;

  • Président fondateur de l’Union professionnelle des travailleurs indépendants handicapés (devenue H’up Entrepreneurs) ;

  • Membre du conseil stratégique de la ville de Paris ; • Administrateur de l’association Paul Guinot, qui gère un centre de rééducation professionnelle pour personnes déficientes visuelles ;

  • Administrateur du Centre communal d’action social de Villejuif pendant 6 ans ;

  • Lancement de la radio Euro-FM (devenue Vivre FM, la radio du handicap sur la fréquence 93.9 en Île-de-France) ;

  • Soutien actif au développement du Cécifoot, une activité handisport pratiquée par des athlètes déficients visuels qui s’inspire du football et se joue par équipes de 5 personnes.

Outre l’aspect hyperactif de tant d’engagements pour les autres, on interroge souvent ce chef d’entreprise déjà bien occupé sur les raisons de toutes ces expériences associatives.

 

Je suis un entrepreneur, or créer des projets associatifs, c’est aussi entreprendre ! Quand je monte un projet, je cherche à utiliser le bon véhicule, donc je peux créer une société, une association, une coopérative… L’association est un outil pour entreprendre au même titre qu’une entreprise, c’est juste l’objectif final qui change ! 

La seule différence, c’est dans le fonctionnement financier : une entreprise investit pour agir, alors qu’une association dépense un budget acquis (par des subventions, des cotisations ou des dons). Il n’y a donc pas la même finalité : une association ne devrait pas vendre pour faire des bénéfices car ce serait détourner les fonds reçus à des fins lucratives, quand ces fonds pourraient alors être consacrés à des actions non lucratives. En France, c’est d’ailleurs une pratique bien trop répandue : faire du business sous couvert d’un projet associatif… 

 

L’objectif, c’est donc de toujours faire de nouvelles choses, de lancer de nouveaux projets. Et parmi ces expériences, une en particulier vaut le détour : Didier a contribué à la création d’un CAP d’esthétique pour les aveugles en forçant un peu la main du Rectorat, pas forcément très enthousiaste au début.

 

Je ne connais pas de meilleur modèle que l’exemple, donc j’ai passé moimême mon CAP d’esthétique, à 38 ans ! C’était une expérience assez incroyable : le seul homme, de loin le plus âgé… et déficient visuel. Mais après ça, j’ai invité la Rectrice à recevoir des soins prodigués par des aveugles au sein du centre de formation. Elle a adoré l’expérience et elle est repartie convaincue. Depuis, le diplôme est accessible aux personnes aveugles, on a réussi ! Comme quoi le mur de l’impossible recule devant l’être qui marche. 

 

Une anecdote croustillante qui vérifie que dans ce cas aussi, l’adage dit vrai : on n’est jamais mieux servi que par soi-même…

 

LES 3 CONSEILS DE DIDIER ROCHE POUR RÉUSSIR

 

❶ Etre sourd ! « Quoi que vous fassiez, beaucoup de gens viendront vous expliquer ce que vous devez faire, mais vous remarquerez que ces gens-là ne sont pas ceux qui agissent. Donc le plus simple est de rester sourd à tous ces gens qui savent à votre place. Peut-être qu’ils vous prendront pour un idiot, mais souvenez-vous de Marcel Pagnol : « ils savaient tous que c’était impossible, un imbécile est venu qui ne le savait pas alors il l’a fait. » Eh bien c’est toute ma vie d’imbécile qui se trouve résumée dans cette magnifique citation ! »

 

❷ Ne pas courir après l’argent « L’argent ne peut pas être une finalité : être le plus riche du cimetière n’a pas beaucoup de sens. Quant à la postérité, on ne la verra jamais donc on s’en fiche aussi. L’argent est un moyen, donc il ne faut pas l’ignorer, mais ça reste un moyen et ça ne doit pas devenir un but. Mais bien sûr, il faut être au moins 198 sur un jeu à somme nulle, et dans l’idéal à somme positive pour se développer. »

 

❸ Donner vie à ses rêves « Le premier projet que vous allez monter ne sera peut-être pas celui qui va réussir mais ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas tenter le coup. Vous apprendrez en chemin et vous vous rapprocherez de vos objectifs. Et vous verrez qu’une fois qu’on a atteint un rêve impossible, on se met rapidement à vouloir atteindre les autres ! Donc il faut se méfier du confort de ses petites réussites et continuer à oser, il y a tant de choses à faire en une seule vie ! »

[…]

 

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